Qu’on vive !

En création

Nous avons rencontré La comtesse Anne le 16 février. Nous avions convié quelques personnes à la Maison de Quartier de la Bellangerais pour partager un repas. Ce soir-là nous avons joué les prémices d’une forme que nous appellerions « Ma place à Table », première forme d’un projet autour des familles, de toutes les façons que l’on a de faire famille.

Anne s’est dite peu concernée par ces questions, elle-même vivant seule. Elle nous a malgré tout présenté une peluche, un petit éléphant qui avait trouvé refuge dans son sac.

Plus tard nous avons proposé des entretiens à ces personnes. Anne a bien voulu nous recevoir. 

Genèse

Anne au bord de l’eau

C’est dans un petit appartement que nous sommes arrivés le 30 mars, une salle de bain et un séjour, cuisine et chambre tout à la fois. Anne s’était essayé à cuisiner de la compote de pomme, elle nous a offert le café.

Devant cette table encombrée, elle nous a raconté combien de peu de secours avait été sa famille, ses familles, tout au long de sa vie. Que finalement, elle s’était résolue à vivre seule, pleinement.

Jusqu’ici, nous avions rencontré des adolescents qui, pour difficile  et même nocive parfois que soit leur famille, y trouvaient un appui (même repoussant), pour explorer le monde. Certains se sont reconstruit des cercles familiaux, plus supportables, moins piégeux. D’autres se débattaient sur le seuil pris dans ces envies contradictoires d’affection et d’inconnu. Tous disaient leur place à la table du monde, se disaient en rapport avec d’autres.

Anne nous a dit qu’elle ne voulait pas parler de sa famille, de ses parents. Elle voulait nous entretenir de disciplines, de stratégies. Et c’est bien un théâtre des opérations qu’elle nous a décrit. Combien par exemple, ça la mettait en rage lors de mariage par exemple, d’être placée à table seulement une fois que tous les couples aient trouvé la leur. Combien c’est difficile dans ce petit séjour, cuisine, chambre de se choisir une place qui ne dise pas seulement la solitude.

Alors Anne mange dehors, été comme hiver, elle prépare avec soin des pique-niques. On les imagine aisément ces pique-niques sur une grande nappe vichy rouge et blanche, sauf que parfois il pleut, parfois il fait froid et qu’Anne mange toute seule. Et puis plus personne ne part en pique-niques avec le panier d’osier à double battant, presque une ménagère. C’est aussi une discipline de s’installer léger.

Anne choisit ses lieux de villégiature. Au bord de l’eau, près d’une péniche qui porte le nom de sa mère dont elle ne veut pas parler. Ou bien à la gare où personne ne s’étonne si l’on mange seul. Et puis la gare, c’est comme si on partait une fois le sandwich fini. Parfois aussi au bord d’un lac.

Soyons précis à propos de la stratégie : il ne s’agit pas de tromper la solitude, il s’agit de s’autoriser des plaisirs solitaires, de les reconnaitre, et de les apprécier sans témoin autre que soi-même. Et des fois,  se les raconter, comme si on ne savait rien. Anne dit qu’il faut décider pour soi d’abord, même si au cœur de cette décision se glisse tout un tas d’autres.

Il s’agit de s’offrir des plaisirs complets, qui n’ont besoin de personne d’autre que soi-même pour être apprécié. Parfois quelques-uns souffrent un peu de compagnie mais seulement parce qu’elle n’est pas nécessaire.

Serge Pey raconte qu’un jour où il y avait trop de convives, son père a dégondé une porte, la porte d’entrée de la maison et l’a renversé pour que tout le monde puisse prendre place à table. Son père avait ouvert une porte sous la table. Anne en ouvre une autre sans doute, puisque parfois elle se passe de table et de convives.

Le Spectacle

 

Une quarantaine de personnes s’installent dans une salle d’attente. Elles attendent le départ d’un bus, ou d’un avion ou d’un train. C’est un lieu de solitudes partagées. Un lieu public ou l’on peut manger, lire, chanter, parler en toute discrétion. Sans que personne ne s’offusque d’une quelconque impudeur. Quatres téléviseurs leurs indiquent les horaires de départ. C’est dans ces écrans d’affichages qu’Anne, la contesse, vient nous dire son histoire. C’est aussi dans ces écrans d’affichages que les frères Pablof se confierons.

 

« Enfants, nous ne jouions pas ensemble. Nous n’avons pas partagé les peluches, les oursons ou même les légos. Nous n’avons pas martyrisé le chimpanzé en tirant chacun un bras persuadés l’un comme l’autre qu’il nous appartient. Nous n’avons pas éborgné l’ourson pour vérifier qu’il supporte bien la douleur. Nous n’avons pas organisé le massacre d’innombrable playmobiles  au cours de guerres interminables. C’est bien plus tard qu’ensemble nous avons prêté vie à des objets, bien plus tard que nous avons donné foi à des histoires que nous savions inventées. Alors, non comtesse, nous ne trouvons aucune dinguerie à tes histoires de peluches. Nous sommes surpris que d’autres que nous peuplent leur vie de bêtes en poil synthétique, en tissus, en mousse. Nous sommes surpris et un peu émus. »

Ils bricolent aussi des images, au hasard de leurs occupations. Ils fabrique un cinéma pour tromper l’attente, un cinéma malgré eux. Des anamorphoses, des collages, des activités anodines qui prennent sens dans le récit de la contesse.

C’est le second volet d’une série de spectacles autour des mutiples façons que , nous avons de faire famille. Ma place à table, le précédent spectacle, est un récit choral qui se joue autour d’une table, dans laquelle le spectateur ne sait plus très bien s’il est convive ou spectateur. Ici nous dressons le portrait d’une seule personne. Une personne qui affirme que l’absence de famille, ou une famille que l’on se choisirait au gré des circonstances est aussi une situation enviable.

 

Les dates